Cadrage... et Amélie Nothomb

Publié le par anne-art


 

Promenade au bord du lac Léman, vers Vevey : j’aperçois la petite maison du lac qu’avait construite Le Corbusier pour ses parents à Corseaux. Un parallélépipède gris que d’aucuns ont assimilé à un carton à chaussures, au point que le règlement communal des constructions interdit, depuis, les toits plats... Le mur côté lac est entièrement de verre. L’architecte a construit tout à côté un haut mur de moellons, avec juste une ouverture au centre, pas plus grande qu’une fenêtre. Comme s’il fallait définir à cette vue infinie un « cadre » pour être supportable. Comme tout le monde, j’ai trouvé cela surprenant, jusqu’à ce que j’aille au Japon pour comprendre le sens de cette fenêtre. Lorsque vous êtes devant un panorama sublime, il y a trop à voir, votre vision s’évanouit dans un contentement allangui. Cadrée, la vue vous incite à jouer avec elle. En se déplaçant légèrement, voici que votre attention se porte sur la pointe d’Ivoire, ou sur les Mémises – salut Radio Thollon – ou encore sur la rangée de saules pleureurs, roux et qui bientôt seront vert tendre.

 

Cette façon de regarder est celle que l’on a dans une maison de thé ou un temple japonais, fermé par des portes coulissantes de bois et de papier : au printemps, nous entrouvrons la porte de manière à avoir « dans le cadre » le cerisier rose – si, si, au Japon, les cerisiers ont des fleurs rose vif, je crois qu'en fait ce sont des pruniers – et à l’automne, nous entrebâillerons notre panneau de papier sur un érable couleur de vigne vierge. Au centre, l’été, nous regarderons le bassin de pierre où baillent des carpes, gueules grandes ouvertes pour réclamer leur pitance, fleurs d’eau alliant les rouges et les oranges pailletés d’or de leurs écailles, parfois obscurcies par un nuage noir… A la différence d’Amélie Nothomb, j’aime les carpes, mais son bouquin « métaphysique des tubes »,m’a replongée dans le ravissement de ces étangs immobiles comme des vitres, laissant apparaître les feuilles de l’automne comme prises sous une couche de résine. Un grand bouquin étrange et sans pitié, qui lie esthétisme et violence contenue, les deux mamelles de la culture nipponne.

 

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